Des alternatives non numériques aux logiciels libres, en passant par les pratiques critiques : petit tour d’horizon de celles et ceux qui expérimentent d’autres façons de faire avec le numérique.
Le numérique est partout.
Pour prendre rendez-vous, travailler, communiquer avec ses proches, accéder à ses comptes bancaires, consulter son médecin, effectuer une démarche administrative ou simplement s’informer, les écrans sont devenus des intermédiaires presque incontournables.
Cette transformation a apporté énormément de possibilités. Elle a simplifié certaines démarches, rapproché des personnes et rendu accessibles des ressources autrefois difficiles à trouver.
Mais elle soulève également une question essentielle : que se passe-t-il lorsque le numérique n’est plus un choix, mais devient la seule manière de faire ?
La réponse se trouve peut-être dans un mot simple : l’alternative.
L’alternative ne signifie pas être contre le numérique
Parler d’alternatives peut parfois donner l’impression qu’il faudrait choisir entre deux camps : les personnes « pour » le numérique et celles qui seraient « contre ». La réalité est beaucoup plus nuancée.
On peut apprécier Internet et préférer rencontrer son administration au guichet.
On peut utiliser un smartphone tout en souhaitant pouvoir téléphoner à une personne plutôt que de passer par une application.
On peut travailler quotidiennement avec un ordinateur tout en choisissant un logiciel libre.
On peut utiliser les réseaux sociaux tout en refusant d’y concentrer l’ensemble de sa vie sociale.
L’alternative n’est donc pas nécessairement un refus de la technologie.
Elle peut simplement être la possibilité de choisir.
Cette question est particulièrement importante lorsqu’elle concerne les services publics. Une personne qui ne possède pas de smartphone, qui ne maîtrise pas suffisamment Internet ou qui préfère simplement un autre canal doit pouvoir continuer à accéder à ses droits.
- Le guichet.
- Le téléphone
- le courier
- l’accompagnement humain
Ces solutions peuvent sembler anciennes à l’heure des applications et des plateformes accessibles 24 heures sur 24. Elles restent pourtant essentielles. En France, par exemple, le dispositif France Services repose justement sur l’idée que les services publics doivent pouvoir être accessibles par différents moyens : Internet, téléphone, courrier et accueil physique. Les espaces France Services proposent également un accompagnement de proximité pour les démarches administratives. L’expérience française montre ainsi qu’une administration peut être numérique sans devenir exclusivement numérique.
Et si l’alternative était aussi numérique ?
C’est ici que la réflexion devient intéressante. Parce qu’il existe une autre manière de concevoir l’alternative : ne pas renoncer au numérique, mais diversifier les outils numériques disponibles.
Aujourd’hui, certains services semblent tellement évidents qu’on oublie qu’ils sont le résultat de choix technologiques.
- Google pour rechercher.
- Gmail pour envoyer des courriels.
- Microsoft pour travailler.
- WhatsApp pour communiquer.
- YouTube pour regarder des vidéos.
- Google Drive pour stocker ses fichiers.
Ce sont des outils extrêmement répandus et qui rendent de nombreux services.
Mais ils ne constituent pas les seules solutions possibles.
Sortir des GAFAM… sans sortir du numérique
Des alternatives existent dans presque tous les domaines.
Pour la visioconférence, la suite collaborative, le stockage, la messagerie, les sondages ou le travail collectif, l’écosystème du logiciel libre propose de nombreuses solutions.
Le collectif CHATONS en est un exemple particulièrement intéressant.
Créé à l’initiative de Framasoft, le collectif rassemble des structures proposant des services en ligne libres, éthiques et décentralisés, avec l’objectif de rendre accessibles des alternatives aux services des GAFAM. On y trouve notamment des services de courrier électronique, de stockage, de visioconférence, de sondage et d’outils collaboratifs.
Framasoft propose également des outils comme Framadate, Framaforms, Framapad, PeerTube ou Framaspace, qui permettent de retrouver des usages familiers sans nécessairement passer par les grandes plateformes dominantes.
L’intérêt n’est pas forcément de changer tous ses outils du jour au lendemain.
Il est d’abord de découvrir que le choix existe.
Linux : et si un ordinateur pouvait fonctionner autrement ?
L’alternative peut également se trouver directement dans l’ordinateur.
La plupart des personnes connaissent Windows ou macOS. Beaucoup ignorent qu’il existe d’autres systèmes d’exploitation, notamment GNU/Linux.
Linux n’est pas une solution miracle et son utilisation peut demander un apprentissage.
Mais il permet de faire fonctionner des ordinateurs avec des logiciels libres et, dans certains cas, de donner une seconde vie à du matériel qui aurait été considéré comme trop ancien pour les systèmes commerciaux les plus récents. Cette approche est particulièrement intéressante dans les lieux d’inclusion numérique. Elle permet de ne pas seulement apprendre à utiliser un outil, mais aussi de comprendre qu’un ordinateur n’est pas nécessairement lié à un seul environnement logiciel.
Dans une bibliothèque, un EPN ou une association, découvrir Linux peut ainsi devenir une expérience pédagogique : « Il existe plusieurs manières de faire fonctionner cet ordinateur. »
Le libre en Belgique : des alternatives qui existent déjà
La Belgique possède depuis longtemps un tissu d’acteurs engagés dans la promotion du logiciel libre.
Abelli, par exemple, est une association belge qui promeut le logiciel libre et cherche à créer des liens entre le secteur associatif et les acteurs du libre. L’association travaille notamment autour des alternatives aux logiciels dominants, de la protection des données, de la sécurité numérique et de la formation. Cette dynamique a également donné naissance à des projets concrets.
La coopérative belge Nubo, créée notamment avec la participation d’Abelli et d’autres associations, propose par exemple des services de courrier électronique et de stockage en ligne fondés sur des logiciels libres et conçus autour du respect de la vie privée. Ces initiatives montrent que les alternatives ne sont pas uniquement une idée théorique.
Elles fonctionnent déjà.
À Ixelles, apprendre à regarder le numérique autrement
Les bibliothèques peuvent également jouer un rôle important dans cette réflexion.
À Ixelles, la Biblio XL a notamment accueilli en 2026 le projet « La face cachée du clic », porté avec plusieurs associations dont Abelli, les CEMÉA, les Amis de la Terre, Éducode et FIJ.
Le programme proposait plusieurs ateliers pour questionner nos usages numériques : économie de l’attention, traces laissées en ligne, impacts environnementaux et, surtout, « Un clic alternatif », consacré à l’exploration d’alternatives.
Ce type d’initiative est particulièrement intéressant parce qu’il ne demande pas au public de devenir informaticien.
Il invite simplement à prendre quelques instants pour se demander : Pourquoi est-ce que j’utilise cet outil ? Existe-t-il une autre manière de faire ?
Être critique ne signifie pas être technophobe
C’est précisément l’approche développée par l’ARC – Action et Recherche Culturelles avec son Techno Critique Club. Créé en 2025, ce rendez-vous propose de discuter, s’informer, analyser et construire des actions autour des effets de la numérisation de la société.
L’ARC insiste sur une distinction importante : développer un regard critique sur un monde hyperconnecté ne signifie pas être technophobe. Le Techno Critique Club cherche plutôt à créer un espace où l’on peut partager des expériences, rencontrer des intervenant·es, découvrir des ressources, participer à des ateliers et réfléchir collectivement aux moyens d’agir.
Cette démarche nous rappelle quelque chose d’essentiel : comprendre la technologie, c’est aussi pouvoir décider de la manière dont on souhaite l’utiliser.
Des alternatives pour les personnes… mais aussi pour la planète
La question des alternatives dépasse également la protection des données ou la liberté de choix. Elle concerne notre matériel.
Pourquoi remplacer un ordinateur qui fonctionne encore simplement parce qu’un système d’exploitation n’est plus supporté ?
Pourquoi jeter un appareil lorsque son utilisation pourrait être prolongée ?
Pourquoi acheter systématiquement du neuf alors que la réparation, le réemploi ou le reconditionnement peuvent constituer des solutions ?
Les alternatives numériques peuvent donc aussi être des alternatives à l’obsolescence.
Un ordinateur reconditionné équipé d’un système léger et adapté peut retrouver plusieurs années d’utilisation.
Un logiciel libre peut parfois permettre de prolonger la durée de vie d’une machine.
Une bibliothèque ou un EPN peut mutualiser du matériel plutôt que de demander à chaque personne de posséder son propre équipement.
L’inclusion numérique peut ainsi rejoindre les enjeux de sobriété, de réemploi et de durabilité
Le numérique comme espace de liberté
Pour CABAN, la question des alternatives s’inscrit naturellement dans la réflexion sur l’inclusion numérique. Promouvoir l’inclusion ne signifie pas uniquement apprendre à tout le monde à utiliser les outils qui existent. C’est aussi permettre à chacun de comprendre ses choix, de connaître les possibilités qui s’offrent à lui et de ne pas se retrouver exclu lorsqu’un outil lui est inaccessible.
C’est pourquoi les alternatives méritent d’être connues. Pas pour remplacer systématiquement les solutions existantes. Pas pour opposer un modèle à un autre. Mais pour conserver une diversité de possibilités. Car une société véritablement inclusive ne devrait pas demander à chacun de s’adapter à un unique modèle technologique. Elle devrait être capable de proposer plusieurs chemins pour arriver au même endroit.
Et si la véritable modernité était de pouvoir choisir ?
Le numérique continuera de transformer notre quotidien. De nouveaux outils apparaîtront. L’intelligence artificielle modifiera encore nos manières de travailler et de communiquer. Les administrations poursuivront leur transformation. Les usages évolueront. Dans ce contexte, il serait illusoire de vouloir arrêter le numérique.
Mais il serait tout aussi dommage de considérer que son évolution doit nécessairement conduire à une seule manière de faire. Les alternatives nous rappellent une chose simple :
- on peut être connecté sans être captif d’un seul outil.
- On peut utiliser le numérique sans renoncer à l’humain.
- On peut choisir le logiciel sans subir la technologie.
Pour aller plus loin
- ARC – Techno Critique Club : un espace bruxellois de réflexion collective sur la numérisation et ses effets.
- Abelli : association belge de promotion du logiciel libre et des alternatives respectueuses des libertés numériques.
- CHATONS : réseau de services en ligne libres, éthiques et décentralisés.
- Biblio XL / « La face cachée du clic » : ateliers consacrés à une approche critique et alternative du numérique.
- Framasoft : ressources et outils permettant d’explorer des alternatives aux services des grandes plateformes.
- Abelli asbl – Exposition itinérante : des alternatives possibles
Sources