La Fondation Roi Baudouin publie la 4e édition de son Baromètre de l’inclusion numérique. Son message central : presque tout le monde est désormais connecté, mais près de quatre Belges sur dix restent vulnérables face à un environnement numérique de plus en plus exigeant.
Publié en septembre 2026, le Baromètre est réalisé par les équipes de l’UCLouvain (IACCHOS-CIRTES) et de l’imec-mict-UGent, à partir de l’enquête Statbel 2025. Cette édition élargit pour la première fois son champ aux personnes de 75 à 89 ans, et explore trois nouvelles dimensions : le coût du numérique pour les ménages, le sentiment d’exclusion des non-utilisateurs d’internet et l’usage de l’intelligence artificielle générative.
Son constat de fond est que les inégalités numériques ne disparaissent pas, elles se déplacent. Elles concernent moins l’accès aux technologies que la qualité des équipements, les conditions d’accès et la maîtrise de compétences critiques.
Une connexion quasi généralisée, mais pas à armes égales
En 2025, 95 % des ménages belges (16-74 ans) disposent d’une connexion internet à domicile, soit 3 points de plus qu’en 2021. En incluant les 75-89 ans, ce taux tombe à 92 %. Les écarts se resserrent, mais ils persistent : 12 % des ménages à faibles revenus n’ont pas de connexion, contre 3 % des ménages aisés.
La qualité de l’accès pèse tout autant. Si la multiconnexion est devenue la norme (78 % des internautes), 28 % des usagers vivant dans un ménage de moins de 1 400 € par mois se connectent uniquement via leur smartphone, contre 11 % des plus aisés. Cette dépendance au seul smartphone est repartie à la hausse chez les plus modestes (+3 points depuis 2023). Elle concerne aussi 43 % des 25-54 ans peu diplômés, contre 5 % des plus diplômés.
Le coût de la connectivité apparaît comme un angle mort. Selon les données de Statbel citées dans le Baromètre, les ménages du premier quintile de revenus consacrent en moyenne 617 € par an aux services internet, à peine moins que l’ensemble des ménages (681 €). Les familles monoparentales y consacrent 841 € par an.
Vulnérabilité numérique : 39 %, un chiffre qui stagne
En 2025, 39 % des 16-74 ans sont en situation de vulnérabilité numérique : 4 % n’utilisent pas internet et 35 % n’ont que de faibles compétences numériques. Ce taux n’a baissé que d’un point depuis 2023, et monte à 42 % avec les 75-89 ans. À Bruxelles, il s’établit à 35 %, dont 29 % en raison de faibles compétences.
Pour les auteurs, cette stagnation s’explique en partie par une forme d’« obsolescence programmée » des compétences : l’environnement numérique évolue sans cesse, et la capacité à se mettre à jour est inégalement répartie.
Les écarts restent marqués :
- Âge : 81 % des 75-89 ans sont vulnérables, dont 34 % ne sont pas du tout utilisateurs d’internet.
- Revenus : 48 % des personnes à faibles revenus, contre 26 % des plus aisées.
- Diplôme : 67 % des personnes peu diplômées, contre 19 % des diplômés du supérieur.
- Santé et nationalité : 56 % des personnes déclarant un problème de santé ou une invalidité, et 47 % des personnes de nationalité hors UE.
- Emploi : 41 % des demandeurs d’emploi.
La sécurité en ligne est le domaine de compétences le moins maîtrisé : seuls 44 % des usagers atteignent un niveau avancé, et 27 % n’ont aucune compétence en la matière.
Services essentiels : le numérique, seule porte d’entrée ?
L’usage des services en ligne continue de progresser : l’e-administration passe de 78 % à 82 % des utilisateurs entre 2021 et 2025, et l’e-santé gagne 23 points. Mais cette hausse reflète aussi la réduction des alternatives hors ligne, pas seulement une meilleure appropriation.
Les écarts demeurent importants. Parmi les usagers qui se connectent uniquement par smartphone, 38 % n’utilisent pas l’e-administration (contre 12 % des multiconnectés) et 58 % n’utilisent pas l’e-santé (contre 25 %). Chez les usagers peu diplômés, 36 % n’utilisent pas l’e-administration, contre 8 % des diplômés du supérieur.
Résultat : 28 % des usagers ont déjà demandé l’aide d’un tiers pour leurs démarches administratives en ligne, une proportion qui n’a pas baissé depuis 2023. Elle atteint 40 % chez les personnes peu diplômées et 45 % chez celles de nationalité hors UE. C’est d’abord l’entourage (partenaire, famille) qui joue ce rôle d’aide, tandis que les structures d’accompagnement, bien que moins sollicitées, restent essentielles pour celles et ceux qui ne peuvent compter sur personne. Le Baromètre rappelle d’ailleurs que ne pas demander d’aide ne signifie pas ne rencontrer aucune difficulté : cela peut aussi traduire un isolement.
Non-utilisateurs d’internet : un choix, vraiment ?
La part des non-utilisateurs est passée de 18 % à 4 % en douze ans, mais elle reste très élevée chez les 75-89 ans (34 %), les pensionnés (11 %) et les personnes peu diplômées (11 %). Surtout, 56 % des non-utilisateurs éprouvent un sentiment d’exclusion fort ou très fort. Ce sentiment est particulièrement vif chez les revenus modestes (49 % de sentiment très fort, contre 25 % chez les revenus élevés). Les auteurs invitent donc à ne pas réduire la non-utilisation à un simple choix personnel.
IA générative : une nouvelle ligne de fracture ?
Le Baromètre consacre pour la première fois un chapitre à l’IA générative : 42 % des 16-89 ans déclarent l’avoir utilisée au cours des trois derniers mois. Mais l’usage est très inégal :
- 75 % des 16-24 ans et 84 % des étudiants, contre 19 % des 55-74 ans et 8 % des 75-89 ans ;
- 53 % des diplômés du supérieur, contre 16 % des personnes peu diplômées ;
- 57 % des personnes ayant des compétences numériques de base ou avancées, contre 19 % de celles qui ont de faibles compétences.
À Bruxelles, 66 % des 16-24 ans y ont recours (contre 78 % en Flandre et 73 % en Wallonie), mais les Bruxellois de 25-54 ans sont les plus nombreux à l’utiliser (56 %). Pour les auteurs, la fracture se jouera moins entre utilisateurs et non-utilisateurs qu’entre celles et ceux qui parviennent à en tirer un usage maîtrisé et critique, et les autres.
Maintenir des alternatives humaines
Le Baromètre s’inscrit dans un contexte politique en mouvement. À Bruxelles, la Cour constitutionnelle a conforté en septembre 2025 la garantie d’un accès non numérique aux services publics. Au niveau fédéral, la Chambre a adopté en juillet 2026 la loi dite « loi Matz », qui garantit le maintien d’alternatives non numériques pour les services publics fédéraux.
La Fondation Roi Baudouin en tire une conclusion claire : l’engagement conjoint des secteurs public, privé et associatif reste indispensable, et le numérique ne peut être l’unique porte d’accès aux services essentiels. Cela suppose des services en ligne accessibles à tous, le renforcement des compétences, un accompagnement des personnes les plus vulnérables et le maintien d’alternatives humaines de qualité.
Source : Fondation Roi Baudouin, Baromètre de l’inclusion numérique 2026 (UCLouvain / imec-mict-UGent, données Statbel 2025). Le rapport complet est téléchargeable gratuitement sur www.kbs-frb.be.